Enzaccio était à l’heure, comme toujours. Il n’avait jamais eu une seconde de retard à un duel de sa vie, et ce n’était pas ce soir qui ferait exception à la règle. Même si son adversaire n’était pas encore au courant du combat qui se préparait…
Un moine venait de sonner les seize derniers coups de la journée, et l’heure de la Chouette Aveugle commençait. En cette fin du mois de Dodéade, le froid se faisait plus vif, mais le sang d’Enzaccio bouillait ; il avait attendu cet instant toute sa vie. Les conditions étaient idéales pour en finir ; la pleine lune projetait une douce lumière bleutée sur la neige du toit, et le jeune homme était au meilleur de sa forme. Ses chaussures, munies de petits crampons, lui permettraient d’avoir une stabilité qui, alliée à son sens de l’équilibre, pourrait s’avérer décisive cette nuit.
Son adversaire était en retard.
Tentant de se calmer, Enzaccio ralentit sa respiration, méditant sur les volutes d’air chaud qui sortaient de sa bouche au contact de l’air frais. Son regard se porta sur l’autel d’un esprit des vents, placé là, sur le toit, des générations auparavant ; il adressa mentalement ses respects à l’esprit, et lui promit de lui faire une offrande s’il était encore en vie tout à l’heure. Puis ses pensées dévièrent et il resongea à son dernier voyage dans les Brumes, et à ce qui lui était arrivé là-bas…
A vrai dire, comme la plupart des Arpenteurs, il n’avait rigoureusement aucune idée de ce qui avait bien pu se passer à l’intérieur, sur les Chemins de Glace, car il n’en avait conservé aucun souvenir. Cependant, le Passeur lui avait fait le récit de leur traversée, comme la tradition l’exigeait… Apparemment, le guide s’était fait assommer, et était resté inconscient quelques secondes ; lorsqu’il avait repris ses esprits, il avait aperçu Enzaccio gisant à terre, et il avait entrevu une silhouette s’enfuir, une silhouette humaine, mais ayant une longue queue et des oreilles félines. Un Animain ! Probablement un Sire-Chat ou un Sire-Tigre…
Enzaccio avait été blessé, lacéré par de profondes griffures. Le Passeur l’avait porté tant bien que mal jusqu’au Rivage le plus proche, où il avait passé les derniers jours à récupérer ses forces.
Le moment était venu. Sur le toit, à quelques coudées de lui, le Sire-Tigre fit son apparition.
« Jusqu’à la mort, scélérat ! lança Enzaccio en saluant l’Animain avec sa rapière.
— Attendez, je… »
Mais il n’eut pas le temps de continuer. Il dut dégainer rapidement son arme pour dévier la lame de son adversaire, qui s’était jeté sur lui avec une rage incontrôlable.
* * *
Par une terrifiante nuit d’orage, peu après ses dix ans, Enzaccio se terrait dans sa chambre, sursautant à chaque coup de tonnerre. Sa mère était encore à la ferme, à quelques aunes de la maison, et il était seul… Si seul.
Le tonnerre gronda à nouveau. Dehors, le vent sifflait d’un air sinistre. Enzaccio pleura et se replia sur lui-même dans un coin de la pièce.
Il n’avait jamais connu son père, et sa mère n’en parlait jamais ; elle pleurait doucement à chaque fois qu’Enzaccio avait abordé le sujet, et l’enfant avait choisi de ne plus jamais y faire allusion. Le jeune garçon avait néanmoins depuis quelques temps déjà son idée sur la nature de son père, vu certaines particularités de son propre aspect physique. Ses yeux dorés dont la pupille avait la forme d’une fente, par exemple. Mais malgré cela, et malgré tout l’amour que sa mère lui donnait, il avait parfois besoin d’une présence forte et réconfortante à ses côtés. Ce soir, par exemple…
Un cri résonna dans les ténèbres. Un cri de détresse tel que l’enfant n’avait jamais entendu. Le cri de sa mère ! Terrorisé, Enzaccio pleura, encore et encore, incapable du moindre geste tandis que le cri s’éteignait et que le vent hurlait de plus belle…
Ce n’est que bien plus tard, une éternité plus tard, que le garçon réussit à surmonter son angoisse et parvint à aller jusqu’à la ferme. Pour y découvrir sa mère gisant au sol, en sang. Le dos lacéré par des traces de griffes…
* * *
Attaque en sixte, parade, feinte, feinte, petit pas en arrière. Un ballet immuable, implacable, l’aboutissement de quatorze ans d’entraînement quotidien, avec pour ultime but un seul et unique combat : celui qui mettrait fin à son chagrin. Celui qui le vengerait. Celui qui vengerait sa mère. Celui qui vengerait sa solitude…
* * *
Le vieux Sire-Tigre était mourant. Sentant sa fin venir, il avait par une belle matinée de printemps fait mander son fils à son chevet dans la yourte richement décorée d’où il n’était plus sorti depuis déjà plusieurs semaines.
Les larmes aux yeux, T’graga s’inclina devant le lit de son père pour lui présenter ses hommages. Le vieil Animain lui demanda de s’approcher, et l’embrassa sur le front. La demi-heure qui suivit fut la plus chargée en émotions que connut jamais le jeune Sire-Tigre. Son père s’éteignit sous ses yeux, après lui avoir prodigué les derniers conseils qu’un père pouvait donner à son fils. Et après lui avoir dévoilé l’existence d’un frère qu’il ne connaissait pas…
T’graga quitta son clan peu de temps après la crémation, d’un air résolu. A la sortie du campement, il n’écouta pas le chaman qui le pria une dernière fois de renoncer à sa quête.
* * *
« Canaille ! Tu vas payer pour ce que tu lui as fait ! »
Attaque, parade, riposte, une botte.
« Attends ! Je ne veux pas te… »
* * *
Il avait cherché son frère dans tout le Rivage, pour enfin découvrir que celui-ci avait passé la dernière année à voyager. Inlassablement, T’graga l’avait pisté, avait enquêté, et avait fini par retrouver sa trace entre deux Rivages, dans les Brumes. Après tant d’aventures, il était là, à quelques pas de lui, silhouette encore indistincte mais à l’odeur reconnaissable…
Un animal bondit, surgi de nulle part. Il s’attaqua d’abord à l’homme accompagnant son frère, le projetant au sol. T’graga courut. Il vit la bête planter ses griffes dans le dos de celui qu’il avait enfin fini par retrouver et qui s’écroula au sol dans une gerbe de sang. T’graga rugit en se précipitant sur l’animal meurtrier ; ce dernier prit peur face au Sire-Tigre, et s’enfuit. Mais l’Animain le poursuivit, et s’enfonça dans les Brumes à sa suite, les crocs menaçants.
* * *
Fente au sol.
L’incompréhension se lut dans les yeux de T’graga. Tout ce chemin pour le retrouver… Toutes ces épreuves pour en finir là, transpercé par une rapière… Un mot mourut sur ses lèvres tandis qu’Enzaccio retirait d’un coup sec son arme de la poitrine. « Mon… frère… »
Un voile passa devant les yeux d’Enzaccio lorsqu’il envisagea l’identité possible de l’Animain qu’il venait de tuer. La solitude de cette nuit d’hiver se referma sur lui ; il retourna dans les ténèbres qu’il n’avait jamais su quitter.
De délicats flocons vinrent se poser peu à peu sur le corps ensanglanté gisant sur le toit. Le kami du vent, pour la première fois depuis des siècles, chanta une mélopée funèbre…